Comment fonctionne le marché suisse de l’électricité ?
Un simple clic, et la lumière s’allume. Mais en coulisses, c’est tout un système qui opère sans relâche : des centaines d’intervenants, des échanges en continu, des ajustements constants et, au bout du compte, de l’électricité à la maison. Quels sont les acteurs de ce marché de l’électricité en Suisse ? Quels sont les enjeux qui dessinent son avenir ? Voici des clés pour bien comprendre.
Articuler exigences physiques et mécanismes économiques : telle est la fonction du marché de l’électricité. « C’est un marché très particulier, parce que le produit échangé ne se stocke pas à grande échelle », explique Diego Prastaro, gestionnaire d’approvisionnement chez OIKEN. « À chaque instant, ce qui est produit doit donc correspondre exactement à ce qui est consommé. » Si l’équilibre est rompu, les conséquences sont immédiates : la fréquence du réseau s’écarte de sa valeur normale (50 hertz). Dans les cas extrêmes, c’est le blackout – ou coupure généralisée de courant. Pour éviter cela, il faut anticiper la demande, ajuster la production ou encore corriger en temps réel les écarts entre les prévisions et la réalité. Un jeu subtil, qui suppose une coordi- nation permanente et des mécanismes capables de fonctionner à différentes échelles de temps pour garantir la sécurité du système. Acteurs, échanges, composition du prix, mais aussi enjeux actuels : bienvenue dans les coulisses du marché de l’électricité !
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Qui fait quoi ?
Le marché de l’électricité repose sur plusieurs catégories d’acteurs. Du côté de l’offre : les producteurs. « En Suisse, la production – qu’elle soit nucléaire, fossile ou renouvelable – est assurée par de grands groupes énergétiques comme Axpo, Alpiq ou BKW », précise Diego Prastaro. « On compte aussi une multitude de producteurs plus modestes, parmi lesquels des gestionnaires de réseaux de distribution (GRD), des communes ou de simples propriétaires d’installations photovoltaïques. »
À chaque instant, ce qui est produit doit correspondre exactement à ce qui est consommé.
À l’autre bout de la chaîne : les acheteurs. Parmi eux, les GRD, dont OIKEN. Leur mission principale est d’exploiter et d’entretenir le réseau basse et moyenne tension, et d’acheminer l’électricité jusqu’aux ménages et aux entreprises. « Mais en tant que fournisseurs locaux, les GRD achètent également de l’électricité pour leurs clients finaux dans le cadre de l’approvisionnement de base », précise Dylan Morard, lui aussi gestionnaire d’approvisionnement chez OIKEN. Des fonctions bien distinctes, que la loi impose de séparer clairement. Des intermédiaires spécialisés dans le négoce (trading) interviennent également sur le marché ; ils achètent et revendent de l’électricité sans nécessairement disposer de moyens de production propres, ni de clients finaux. Certains très grands consommateurs – les CFF, par exemple – achètent quant à eux directement sur le marché de l’électricité. Quoi qu’il en soit, chaque acteur du marché – acheteur ou vendeur – est obligatoirement rattaché à un groupe-bilan. Ce regroupement virtuel assume la responsabilité d’équilibrer l’offre et la demande d’électricité dans un périmètre donné ; il supporte aussi financièrement tout déséquilibre auprès de Swissgrid.
Swissgrid, c’est la société nationale chargée de développer, d’entretenir et d’exploiter le réseau électrique à très haute tension en Suisse. Ses missions sont définies par la Loi sur l’approvisionnement en électricité (LApEl). Si elle n’est pas un acteur commercial du marché, son rôle n’en est pas moins indispensable : sans elle, aucun transport ni échange d’électricité ne serait techniquement possible. « Swissgrid met à disposition les capacités nécessaires au fonctionnement du marché et garantit l’équilibre du système en temps réel », résume Jérémy Plumejeau, responsable des relations avec les parties prenantes chez Swissgrid.
Comment l’électricité s’échange-t-elle ?
L’électricité est vendue et achetée sur des bourses organisées ou via des contrats de gré à gré. Ces transactions impliquent des acteurs suisses et étrangers, le marché suisse étant interdépendant du marché européen (lire l’encadré ci-contre). Les échanges sont organisés sur plusieurs horizons temporels : plus l’échéance de livraison approche, plus les transactions doivent refléter la réalité physique du système. Et ce, dans le but d’ajuster en permanence les prévisions pour éviter des déséquilibres sur le réseau.
« Les achats à long terme – entre trois et cinq ans à l’avance – sont fondés sur des hypothèses générales comme l’évolution de la consommation, le développement des énergies renouvelables, le prix des combustibles, etc. », explique Dylan Morard. « L’objectif est avant tout de limiter l’exposition aux variations de prix. » À moyen et court terme, les prévisions se précisent. Sur une base mensuelle, puis hebdomadaire, les acteurs ajustent ainsi leurs positions en fonction d’informations plus fiables : conditions économiques réelles, disponibilité des centrales, tendances de consommation ou encore prévisions météorologiques. « La veille pour le lendemain, ces ajustements se font principalement sur le marché day-ahead, où l’on achète et l’on vend l’électricité par blocs horaires pour le jour suivant », ajoute Diego Prastaro. « Et quelques heures avant la livraison, on entre dans la phase la plus fine, sur le marché intra-day ; nous pouvons y corriger presque en continu les écarts entre ce qui avait été prévu et ce qui devient probable. » Une erreur de prévision d’ensoleillement, une panne dans une centrale de production ou un pic de consommation inattendu peuvent ainsi être compensés par des transactions de dernière minute.
Mais malgré ces ajustements sur le marché spot (day-ahead et intra-day), des écarts peuvent subsister entre les prévisions annoncées par les groupes-bilan et les injections/soutirages effectivement réalisés. Dès lors, comment assurer l’équilibre du système ? C’est là que Swissgrid intervient, en acquérant et en activant de l’énergie d’ajustement, laquelle est refacturée aux groupes-bilan qui ont présenté des déséquilibres.Mais malgré ces ajustements sur le marché spot (day-ahead et intra-day), des écarts peuvent subsister entre les prévisions annoncées par les groupes-bilan et les injections/soutirages effectivement réalisés. Dès lors, comment assurer l’équilibre du système ? C’est là que Swissgrid intervient, en acquérant et en activant de l’énergie d’ajustement, laquelle est refacturée aux groupes-bilan qui ont présenté des déséquilibres.
La Suisse au cœur du marché européen
Bien qu’exclue du marché couplé européen de l’électricité, la Suisse est, du fait de sa situation géographique, une plaque tournante du transit de l’électricité. Ainsi, 41 lignes transfrontalières relient le réseau à très haute tension de Swissgrid au réseau européen interconnecté. Par ailleurs, la Suisse échange chaque jour des quantités très importantes d’électricité avec ses voisins. « À quelques exceptions près, la Suisse est dépendante des importations pendant les mois d’hiver », explique Jérémy Plumejeau, responsable des relations avec les parties prenantes chez Swissgrid. Selon les années, la Suisse importe ainsi l’équivalent de 3 à 10 TWh d’électricité hivernale. « Cette dépendance hivernale risque de s’aggraver d’ici 2040-2050, compte tenu notamment de l’électrification de la mobilité et du chauffage, associée à l’arrêt prévu de nos centrales nucléaires », ajoute le spécialiste.
Et inversement ? « La France ne dépend que très faiblement de la Suisse », poursuit Jérémy Plumejeau. « Entre les deux pays, il s’agit plus d’une complémentarité saisonnière : tandis que la Suisse exporte sa production flexible en été au profit de la France, elle importe l’électricité nucléaire française durant l’hiver. » En revanche, la Suisse joue un rôle important pour la sécurité de l’approvisionnement en électricité de l’Italie. En effet, l’Italie couvre généralement plus de 15% de sa consommation nationale avec du courant importé. Et une grande partie de cette électricité transite par le réseau de transport suisse.
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Que paie le consommateur final ?
Le consommateur final paie trois composantes distinctes dans sa facture (voir schéma ci-dessous). À commencer par le prix de l’électricité elle-même, c’est-à-dire l’énergie fournie. « C’est la partie la plus volatile et celle qui fluctue le plus d’une année à l’autre », relève Dylan Morard. Le prix de l’électricité se forme en effet en fonction de l’offre et de la demande sur le marché. Il est influencé par la disponibilité des centrales de production, la météo, le prix des combustibles ou encore les échanges avec les pays voisins. D’autres facteurs, comme les crises géopolitiques, ont également une incidence sur le prix de l’électricité. « Sur les dix dernières années, on a observé d’abord une tendance baissière, puis une forte hausse sur la période 2021-2023, avant une phase de normalisation à un niveau de prix néanmoins supérieur à celui d’avant-crise », résume-t-il.
Composition du prix de l’électricité
en Suisse
La facture inclut aussi des tarifs d’utilisation du réseau. Ceux-ci couvrent la construction, l’entretien et la modernisation des infrastructures, qu’il s’agisse du réseau à très haute tension exploité par Swissgrid ou de ceux des GRD. Ils répercutent également les coûts des services-système nécessaires au bon fonctionnement du réseau, par exemple les mécanismes d’équilibrage en temps réel. « Contrairement au prix de l’énergie, les tarifs d’utilisation du réseau évoluent de manière plus lente et plus prévisible », précise Diego Prastaro.
Dernière composante de la facture : les taxes et les redevances. Elles financent le soutien aux énergies renouvelables, diverses politiques publiques de l’énergie ou encore des contributions locales. Depuis ces dernières années, elles répercutent aussi le coût des mesures de sécurité d’approvisionnement – comme la réserve hivernale de la Confédération (0,41 centime par kilowattheure en 2026) –, ainsi que ceux des travaux de renforcement du réseau, indispensables dans le contexte de la multiplication des installations photovoltaïques décentralisées.
« Le marché de l’électricité est un marché singulier, en pleine mutation. Il exige que nous adaptions nos positions en continu, en nous appuyant sur une stratégie de couverture et de gestion des risques validée. OIKEN s’engage à mettre tout en œuvre pour garantir une stabilité tarifaire à long terme pour ses clients », concluent Diego Prastaro et Dylan Morard.
Unbundling, késako ?
Le marché suisse de l’électricité est principalement régi par la Loi sur l’approvisionnement en électricité (LApEl) et ses ordonnances. Le respect de ces règles est contrôlé par la Commission fédérale de l’électricité (ElCom). « Ce cadre légal repose sur une distinction fondamentale entre activités régulées et activités concurrentielles », soulignent Diego Prastaro et Dylan Morard, gestionnaires d’approvisionnement chez OIKEN. Hors de question donc de mélanger les câbles et le business : c’est ça, le principe de l’unbundling.
Concrètement, les gestionnaires de réseau de distribution (GRD) exploitent les infrastructures locales d’acheminement de l’électricité. « Étant donné qu’ils sont en situation de monopole pour cette mission, ils sont soumis à des obligations strictes de transparence et de neutralité », précisent les spécialistes. Mais les GRD ont aussi des activités de production et de fourniture d’électricité. Celles-ci relèvent d’activités commerciales partiellement ouvertes à la concurrence ; elles fonctionnent donc selon des mécanismes de marché. Et c’est pour éviter tout conflit d’intérêts que la loi impose une séparation comptable et organisationnelle entre les activités dites de réseau et les activités commerciales. Un GRD peut ainsi cumuler ces fonctions, à condition de les cloisonner strictement.
Les grands enjeux du marché
suisse de l’électricité
Illustration
Cela ne vous a sans doute pas échappé : la maquette de PULSE s’est refait une petite beauté. Et pour cette huitième édition, nous avons confié la réalisation visuelle de la couverture et du dossier principal à l’illustratrice Catherine Olivia Pearson. Basée à Lausanne, elle puise dans ses origines suisse et asiatique un imaginaire foisonnant et coloré, où chaque détail raconte une histoire. Du Venoge Festival au Washington Post en passant par la réalisation d’un timbre pour La Poste Suisse, elle aime relever les défis créatifs, convaincue qu’aucun brief n’est impossible à tenir. La preuve dans nos pages !
Catherine Olivia Pearson